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La Grande Récession ?

samedi 27 octobre 2007, par Frédéric PONCET

Le début de la fin de l’ère du pétrole suscite un étrange retour de la thèse physiocrate, sous une forme évidemment modernisée. La plupart des économistes qui acceptent les pronostics de l’ASPO en tirent des conclusions teintées d’inquiétude ou carrément alarmistes. Mais pourquoi ?

Le pétrole est partout. "Oil is essential to all we do", écrivent Stephen et Donna Leeb dans leur remarquable ouvrage sur la question [1].

Effectivement, le pétrole est omniprésent dans les activités humaines d’aujourd’hui. Ne serait-ce que dans les transports : ses produits dérivés sont les principaux vecteurs énergétiques et sont pratiquement irremplaçables à court terme dans les transports aériens et maritimes.

Je ne vais pas faire ici un résumé de l’ouvrage, ni sa critique, je n’en ai pas le temps.

Ce qui suscite cet article, c’est que la France semble se réveiller. Un article du Monde [2] semble pour la première fois prendre au sérieux cette idée pourtant soutenue à cor et à cris depuis des années par de plus en plus d’experts [3] : le pic pétrolier n’est pas loin et il est peut-être même derrière nous.

Les réseaux étant ce qu’ils sont, et l’EWG ayant de toute évidence plus de crédit aux yeux de la rédaction du Monde que l’ASPO, c’est seulement aujourd’hui que nous l’admettons. Reste encore beaucoup de chemin à faire avant de commencer à chercher de vraies solutions, ce qui veut dire commencer par abandonner l’idée folle-furieuse de remplacer les produits pétroliers par des "biocarburants" [4]...

Bref. Le plus intéressant dans cet article du Monde -comme dans l’ouvrage cité plus haut- me semble être l’affirmation économique qui découle du constat du pic pétrolier.

Puisque nous arrivons à la fin du pétrole, et puisque le pétrole est partout dans l’économie, alors nous allons tout droit vers une grande récession.

Bigre ! Voilà de quoi faire peur. Surtout compte tenu de l’ampleur du changement prévisible. Va-t-on revenir au niveau de développement du début du XXième siècle ? Quel taux de chômage colossal peut engendrer une telle baisse du PIB ?

Gardons un peu la tête froide. En quoi la disparition d’un vecteur énergétique certes pratique, et certes omniprésent dans la production, devrait elle engendrer une diminution du PIB ?

La valeur de toutes les choses produites ne viendrait donc finalement que de la valeur du pétrole utilisé pour les produire ou les transporter ?

"Insight", comme on dit en psychologie cognitive. On a déjà vu ça quelque part. Je ne dis pas que les commentaires télévisuels ou radiophoniques de Jean-Marc Sylvestre vous éclaireront, mais si vous avez plus ou moins suivi les débats économiques qui ont eu lieu de Smith à Marx en passant par Ricardo et quelques autres, vous devriez voir ce que je veux dire.

A l’époque, bien sûr -je veux dire à l’époque d’avant Smith- personne ne disait que toute valeur venait du pétrole. Mais il y a eu un courant de pensée économique, que l’on a appelé les "physiocrates", qui ont bel et bien soutenu que toute valeur venait de la Nature. Le travail humain ne faisait que récolter, au sens propre comme au figuré, cette valeur.

Je ne vous refais pas l’historique des débats. Aujourd’hui, il est à peu près admis, et depuis longtemps, que la valeur vient du travail. Les deux candidats arrivés en tête lors du second tour de l’élection présidentielle française se sont presque battus pour savoir lequel des deux remettrait mieux que l’autre, au centre de tout, la "valeur travail".

Qu’est-ce que le travail ? Est-ce une valeur ? Est-ce que ça crée de la valeur ? Pour le moment, on s’en fiche. Restons en à ce qui me semble être le B-A-BA en philosophie : la valeur ne peut être que relative à l’être humain. C’est parce que nous sommes mortels que nous donnons de la valeur aux choses, et nous mesurons cette valeur à l’aune de notre propre vie. Nous donnons de la valeur au pétrole pour autant qu’il nous permet d’économiser notre peine (là je fais du Smith, ni plus, ni moins).

La fin du pétrole ne signifie nullement la fin de la peine des hommes et encore moins la fin de la recherche des moyens de l’épargner. Et elle ne laisse certainement pas présager une réduction de l’activité humaine sur la planète !

Je ne m’étends pas sur la démonstration, elle demanderait d’ailleurs bien plus qu’une page sur internet. Sans doute une thèse. Il faudrait remettre à plat tous les fondamentaux, est-ce que la définition du PIB a du sens, etc.

Quoi qu’il en soit, la crainte que la fin du pétrole n’engendre une récession me semble relever du physiocratisme pur et simple, et je la crois donc fausse.

Elle s’appuie sur le fait que lors de la précédente crise pétrolière, à la fin des années soixante-dix, l’augmentation du prix du pétrole avait eu pour conséquence un important transfert de richesse des pays à forte propension à consommer (les pays industrialisés) vers des pays à forte propension à épargner (les pays exportateurs de pétrole). Ceci a bien évidemment cassé la croissance, sans pour autant entraîner une récession durable. Mais depuis, les marchés financiers ont été libéralisés, entre autres pour pallier ce problème [5]. La situation n’est plus la même aujourd’hui, notamment parce que certains pays exportateurs de pétrole anticipent la fin de cette rente et investissent dans leur reconversion.

Je crois au contraire qu’une période d’intenses recherches de solutions alternatives va s’avérer extrêmement bénéfique à la croissance. Faute de solution unique, les modes alternatifs de transport de l’énergie vont se multiplier et en particulier les modes de transport. La croissance qui en résultera sera sans doute riche en emplois, le développement étant une étape préalable à la rationalisation.

A suivre...


Voir en ligne : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pic_pé...


Un autre aspect intéressant de la question est celui de l’optimisme et du pessimisme. Si l’on s’en tient aux avis des experts compétents, le pic pétrolier a eu lieu en 2006 selon les "pessimistes" ou aura lieu en 2015 selon les "optimistes".

Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est certain est que le prix du pétrole brut est sur une pente fortement ascendante et de tendance longue. Mais l’interprétation de ce phénomène n’est pas tout-à-fait la même dans les deux cas. En dehors de la diminution prévisible de la production, se produit également une forte croissance de la demande, principalement du fait de l’industrialisation de la Chine et de l’Inde. Or si cette croissance de la demande produit déjà de tels effets avant le pic pétrolier, on n’ose à peine imaginer ce qu’elle produira après le pic, lorsque la production diminuera ! D’une certaine façon, il est préférable que le pic pétrolier ait déjà eu lieu : au moins l’évolution récente du prix du pétrole nous laisse imaginer ce qu’elle va être à l’avenir. S’il n’a pas encore eu lieu, alors nous pourrions bien voir arriver une véritable discontinuité, un tel décalage entre l’offre et la demande qu’une régulation par le prix ne soit plus envisageable. Les tickets de rationnement pourraient bien faire leur retour ! Finalement, les plus pessimistes sont peut-être ceux qui annoncent le pic pétrolier pour 2015...

PS bis
Juillet 2011 : je ne retire rien de ce que j’ai écrit à ce moment-là. J’aurais dû être plus sévère contre la libéralisation des marchés financiers, "remède" à la crise pétrolière de 1978 dont les conséquences vont être bien pires.

La crise de 2008 est passée par là. Elle a produit ses effets sur le cours du pétrole : après avoir atteint un sommet à 133 $ le baril de Brent (juillet 2008), il a brutalement plongé à 40 $ le baril (décembre). Réduction de l’activité économique, donc réduction de la consommation, tout cela amplifié sans doute par un mouvement spéculatif (le pétrole s’effondre, vendons tout !).

Il serait erroné d’en rester à une analyse superficielle et de conclure que les cycles du pétrole déterminent le reste de l’économie. La crise de 2008 a une origine financière (la crise des "subprimes") et nul ne le conteste. Quelques économistes, dont Frédéric Lordon, soulignent que le mal n’est pas soigné, bien au contraire, et qu’on se dirige vers une nouvelle crise plus grave encore.

Le prix du pétrole quant à lui, c’est beaucoup plus visible maintenant qu’en octobre 2007, suit une croissance que l’on peut décomposer en deux (voir graphique ci-dessous pour la compréhension) :

- une fondamentale qui croît lentement mais sûrement, un peu plus vite qu’une exponentielle, et que l’on peut expliquer par le déséquilibre croissant entre la demande et les capacités de production mondiales. Soit dit en passant, la régularité de cette fondamentale plaide en faveur du scénario "pessimiste" : le pic pétrolier a été franchi en 2006 et nous savons maintenant à quoi nous en tenir en matière d’évolution du prix du pétrole ;

- une harmonique pseudo-sinusoïdale, en tout cas une oscillation de forte amplitude autour de la fondamentale, et que l’on peut expliquer par les phénomènes spéculatifs et l’amplification qui peut se produire lorsque la crise s’étend à toute l’économie.

Cette décomposition, si elle est juste, permet de penser que la croissance spéculative en cours (le prix croît actuellement beaucoup plus vite que la fondamentale) va être bientôt suivie, sans doute en 2012, d’un nouveau plongeon.

Vraisemblablement, la prochaine crise aura à nouveau une origine financière (cascade de défauts de paiements, etc.) et le prix du pétrole ne fera que suivre la récession. D’une certaine façon, sa chute amortira la crise, mais il ne redescendra pas à 40 $ le baril : sans doute plutôt 60, avant de repartir pour un sommet à plus de 140 en 2013 ou 2014.

Et ainsi de suite.

Il va devenir urgent d’introduire un peu de régulation dans tout ça. Et même, pour tout dire : de réglementation.

Graphique établi à partir des séries longues de l’INSEE.


[1The Oil factor, Stephen Leeb et Donna Leeb, Warner business books, 2004

[3Je parle ici des experts réellement compétents en la matière, c’est-à-dire ceux qui ont effectivement travaillé dans la prospection pétrolière.

[4Les biocarburants : manger ou rouler, il faut choisir ! http://www.campagnesetenvironnement...

[5Passons sur les effets pervers de cette libéralisation, qui ne furent pas pervers pour tout le monde. Le remède n’était sans doute pas le seul possible et il ne fut sans doute pas choisi innocemment.